Les Nuages de Magellan : les choses et les mots

Texte établi par Roland Laffitte

Les Nuages dits « de Magellan » sont deux galaxies naines proches de la Voie lactée et visibles à lœil nu près du pôle antarctique. Le Grand Nuage  est située dans les constellations Dorada et Mensa, le Petit dans celle du Tucana.

La manière dont ils sont nommés par l’UAI (Union Astronomique Internationale) revient à attribuer à Fernão de Magalhães le mérite de leur découverte lors du voyage qu’il effectua autour du monde en 1919-1522. Mais, indépendamment du fait que ces objets célestes étaient déjà nommés par les populations des régions australes (voir à ce sujet le texte de Louis Massignon présenté ci-dessous, p. 2-3), et que de nombreuses références y furent faites avant les Temps modernes, le navigateur portugais ne fut pas le premier navigateur européen de la Renaissance à les voir. 

Partons donc à la découverte de l’histoire de l’observation du pôle antarctique par les voyageurs de l’hémisphère boréal.

Photographie des Nuages de Magellan
Document :

La présente étude de Louis Massignon intitulée « Les Nuages der Magellan et leur découverte par les Arabes » est parue en 1962 à la Librairie Orientaliste Paul Geuthner, Paris. Le fascicule étant épuisé, le site URANOS a le plaisir de vous présenter ce texte avec la bienveillante autorisation de Madame Mira Prince, directrice de la Société Nouvelle Librairie Orientaliste Paul Geuthner.

MASSIGNON, Louis,  « Les Nuages der Magellan et leur découverte par les Arabes »

Paris : Librairie orientaliste Paul Geuthner,  1962 (ici en PDF).

I. La connaissance des Nuages dans l’aire méditerranéenne (au sens large) avant les grands voyageurs européens des Temps modernes

1. Teukros de Babylone

L’astrologue babylonien conseillait au Ier siècle de notre ère, de :

« regarder (pour guérir), le Pôle Sud lui-même, et les deux petits corps célestes à ses côtés tout en regardant Suhayl (= Canope) ».

TEUKROS, d’après IBN WAHSHIYYA, Ahmad, Wujûd wa-hudûd, traduction, à partir de la version pahlavie perdue, du Tà paranatéllonta toîs dekanoîs ou “Les levers stellaires concomitants aux des décans” de Tanlkalûsha, forme orientale du nom de Teukros, cité par Al-Kashnawî, Muhammad, Kitâb al-Durr al-manzhûm, p. 155, daprès cité par MASSIGNON, p. 20. Voir également NALLINO, Carlo Alfonso, Ilm al-FalakFrankfurt am Main : Institut für Geschichte der arabisch-islamischen Wissenschaft an der Johann Wolfgang Goethe-Universität, 1999, p. 193 et ss.

 

2. cAbd al-Rahmân al-Sûfî  

En fait, les Nuages étaient déjà repérés depuis longtemps. C’est ainsi que l’astronome persan cAbd al-Rahmân al-Sûfî en témoigne dans son célèbre Kitâb al-kawâkib al-thâbita ou « Traité des figures détoiles fixes » écrit en 964 :

« Les gens croient que les pieds de Suhayl (= Canope) sont au-dessous de Suhayl, et qu’il y a au-dessous des pieds de Suhayl quelques étoiles luisantes et blanches qui ne sont vu ni en Irâq ni dans le Najd (soit en Arabie centrale) et que les habitants de Tihâmat (en Arabie septentrionale) nomment al-Baqar, “les Vaches”.  De ces étoiles, ni  on ne sait si cela est vrai ou faux. »

AL-ŪFĪcAbd al-Raḥmān Abū l-Ḥusayn b. cUmar, Kitāb Ṣuwar al-kawākib al-ṯābita, dans SCHJELLERUP, Hans Karl Frederik Christian, Description des étoiles fixes […], Saint-Pétersburg : Eggers et Cie, 1874, reproduit dans SEZGIN, Fuat, Islamic mathematics and Astronomy, vol. XXVI, Frankfurt am Main : Institut für Geschichte der arabisch-islamischen Wissenschaft an der Johann Wolfgang Goethe-Universität, 1997.

 

3. Al-Yaqût al-Hamawî al-Rûmî  

Le géographe syrien donne, dans son Mujam al-buldân ou « Dictionnaire des pays » écrit dans les années 1210-1220, la description qui suit concernant le Bahr al-Zanj ou Océan Indien :

« […] Plusieurs dentre eux qui ont visité [les nombreuses îles] de ces pays disent que les habitants voient le Pôle Sud très haut [sur l’horizon], au point dêtre près du milieu du ciel, et Suhayl (= Canope) de même. Jamais ils ne voient al-Juday (= Polaris) et le Pôle Nord, ni Banât Na‘sh (= la Grande Ourse). Mais ils voient dans le ciel une chose, ou comme de la dimentsion et volume de la Lune, et comme une arche  [taqâ] dans le ciel, ou comme un fragment de nuage blanc; il ne socculte jamais, et ne bouge pas des son lieu. Jai questionné plusieurs témoins, et ils ont été daccord sur ce que je viens de rapporter, dans sa forme et dans son sens. Cette chose a reçu un nom dont je ne me souviens pas actuellement. »

AL-YAQÛT AL-HAMAWΠAL-RŪMĪ, Shihâb al-Dîn, Mujam al-buldân, 5 vol., Beyrouth : Dâr Sadr, 1955-1957, t. I, p. 501-502.

Commentaires :

* Louis Massignon qui rapporte ce passage traduit à tord al-Jady par « Capricorne » (voir p. 21), ce qui na aucun sens dans ce passage du fait que les habitants des régions australes voient parfaitement bien la constellation du Capricorne du fait quelle est située sur lécliptique, avec al-Jady  ou al-Juday « le Chevreau », qui est le nom arabe de la Polaire.

* On note qu’Al-Yaqût utilise mot sahâb, « nuage », pour les corps célestes du Pôle Sud quand Al-Sûfî nemployait que le terme générique kawkab qui s’applique en arabe à tout « corps céleste », qu’il s’agisse d’une « étoile », d’une « planète », voire d’un « météorite ». Al-Sûfî connaissait pourtant ce terme puisqu’il écrivait latkha salâbiyya, littéralement « fragment nuageux » pour parler de la nébuleuse d’Andromède, soit M 31 (Nebula Andromeda),

 

4. Marco Polo et les marins chinois

Le médecin, astrologue et philosophe italien Pietro d’Abano, qui a person-nellement connu Marco Polo rapporte des faits qui ne sont pas consignés dans le Devisement du monde du célèbre voyageur :

« On voit au pays des Zenjs une étoile aussi grosse qu’un sac. Je connais un homme qui l’a observée et il ma dit quelle émet une faible lumière comme un fragment de nuage, et est toujours au sud. Jai été entretenu de ce fait et d’autres matières par Marco le Vénitien, l’homme qui a le plus voyagé et l’enquêteur le plus diligent que j’ai connu. Il remarqua la même étoile sous l’Antarctique ; il la décrivit comme possédant une grande queue et la dessina ainsi (voir ci-contre). Il me dit aussi quil vit le pôle Antarctique à une altitude au-dessus de la terre apparemment égale à la longueur de la lance dun soldat, tandis que le pôle arctique était beaucoup plus bas sur l’horizon ».

D’ABANO, Pietro, dans YULE, Henry, The Book of Ser Marco Polo the Venitian, 2 vol., London : John Murray, 1871-1903, t. I, p. cxliii.

Les Nuages du Sud  sont-ils représentés sur le voûte astrologique de la chambre de Griselda, au château de Roccabianca ?

Il n’est pas impossible que cet objet peint sur la voûte astrologique de la cambre de Grasilda dans le château de Roccabianca en Émilie, représente les Nuages du Sud dont a parlé Pietro d’Abano en rapportant les propos de Marco Polo.

Pour davantage de détails, voir la page intitulée « La voûte astrologique de la chambre de Griselda, Roccabianca »

Commentaires :

* Ainsi que l’indique Louis Massignon, le croquis pris par Marco Polo en 1285 à Sumatra présente les deux Nuages indiqués par des stries et liés par un trait figurant un dragon. 

* « C’est de cet endroit, poursuit Pietro d’Abano, que l’on exporte du camphre, du bois d’aloes et de la noix du brésil. Il dit que la chaleur y est intense, et que les habitants peu nombreux.  Et de tout cela, il faut témoin dans une certaine île où il arriva par la mer. Il me dit aussi qu’il y a en ce lieu des hommes sauvages et certains grand béliers qui ont une laine très épaisse et raide qui ressemblent aux soies de nos porcs ». Selon Henry Yule, ce passage contient des points omis par le livre de Marco Polo mais implique que le dessin est de lui. L’île est bien sûr Sumatra […] », voir YULE, Henry, t. I, p. cxliii., note de bas de page.

* Il ressort du récit de Marco Polo et notamment des digressions qu’il fait au début de son  « Livre de l’Inde » que son voyage  à Sumatra s’est effectué grâce à des jonques chinoises et à des pilotes chinois.

POLO, Marco, Le devisement du monde – Le livre des merveilles, texte établi par Arthur-Christopher Moule et Paul Pelliot, version française de Louis Hambis, 2 vol., Paris : La Découverte, 2004, CLIX & s., t. II, p. 393 et ss.

* Il est cependant à noter que les catalogues chinois anciens ne semblent pas noter les Nuages. C’est ainsi que l’étoile la plus méridionale indiquée dans le Jiu tang shu tian wen zhi ou « Traité d’astronomie de la vieille histoire des Tang » donne encore comme l’étoile la plus méridionale Laoren, « le Vieillard », qui correspond à Alpha Carinae, soit Canope / Suhayl.

SUN, Xiachun & KISTEMAKER, Jacob, The Chinese Sky During the Han, Leiden ‒ New York ‒ Köln : Brill, 1997, p. 29.

 * Il semble bien que les fameux Nuages ne soient indiqués par les astronomes chinois qu’en conséquence de l’intégration des éléments sur les mers australes fournies avec l’arrivée des jésuites. Cela n’empêche pas toutefois que les marins chinois connaissaient utilisaient les Nuages.

 

5. Le navigateur arabe Ahmad al-Najdî Ibn Majîd

La légende veut que le cartographe et navigateur Ibn Majîd, originaire de la région aujourd’hui connue sous le nom de Ras al-Khayma dans les Émirats Arabes Unis, servit de pilote à Vasco de Gama de la côte du Mozambique à Calicut. Il est en revanche certain qu’on lui doit un traité nautique écrit entre 1460 et 1480 dans lequel nous lisons :

« Pour ce qui concerne les deux pôles, ils n’ont pas d’étoiles mais le pôle sud présente deux nuages pour qui atteint l’équateur ».

* IBN MAJÎD, Ahmad al-Najdî, Kitâb al-Fawâ’d fî usûl al-bahr wa-l-qawâ’d, ou Livre des Instructions Choses utiles à la navigation, ms Paris, BnF, ar. 2292, Al-Fâida al-râbica / Quatrième instruction, fol. 123v, l. 2-3, dans édition arabe : FERRAND, Gabriel, Instructions nautiques et routiers arabes et portugais des XVe  et XVIe siècles, 2 vol., Paris : Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1921-1923, p. 28 ; dans traduction anglaise: TIBBETTS, G. R., Arab Navigation in the Indian Ocean before the Coming of the Portuguese, London : The Royal Society of Great Britain, and Ireland, 1981, p. 124..

II. Les voyageurs européens des Temps modernes

1. Vicente Yañez Pinzon

L’humaniste et historien de la cour d’Espagne d’origine italienne Pietro Martire d’Anghiera, rapporte en 1516 les propos des marins de Vicente Yañez Pinzon, le commandant de la Niña dans l’expédition de Christophe Colomb, qui firent avec lui l’expédition de 1499 :

« Quand je leur demandais s’ils avaient vu ils ont vu l’étoile polaire australe, ils dirent qu’ils n’avaient vu aucune étoile ressemblant à l’étoile polaire de notre hémisphère, mais qu’il virent des étoiles entièrement différentes et, suspendu haut sur l’horizon, une sorte de vapeur épaisse qui cachait la vue. Ils croient que la partie moyenne du globe s’élève vers une crête et que l’étoile antarctique est perceptible après que cette élévation soit passée. En tout cas, ils ont vu des constellations entièrement différentes de celles de notre hémisphère ».
 

D’ANGHERA, Pietro Martire, De Orbe Novo, Vol. 1 :  The Eight Decades, édité par Hancock, Harrie Irving, cf.  http://infomotions.com/etexts/gutenberg/dirs/1/2/4/2/12425/12425.htm.

 

2. Amerigo Vespucci

Quinze années plus tôt encore, Amerigo Vespucci évoquait,  dans une lettre relatant son son voyage dans la Baie de Rio et en Patagonie  en 1501 :

« Le pôle Antarctique n’a ni Grande ni Petite Ourse, comme notre pôle Arctique; on ne voit auprès de lui  aucune étoile brillante et de celles qui sont autour de lui décrivant une courte révolution, il en est trois qui font un triangle rectangle et dont le rayon de circonférence fait 9° 30’. Avec elles, à l’est, on voit, du Côté gauche, un Canope blanc d’une extrême grandeur. Parvenues en plein ciel, elles se présentent selon le schéma suivant » [Voir ci-contre] :  

VESPUCCI, Amerigo, « Lettre à Lorenzo di Pierfrancesco de Medici », paru dans Mundus novus, voir  MENDES DE SANTOS, Ilda (éd.), La découverte du Brésil : Premiers témoignages, Paris: Chandeigne, 1999, p. 102.

3. Andrea Corsali

Antonio Pigafetta eut en fait, à l’époque des grandes découvertes, plusieurs prédécesseurs.

Quelques années avant le voyage de Magellan, les  nuages sont décrits dans une lettre envoyée d’Inde en octobre 1515 par le voyageur italien Andrea Corsali à Julien de Médicis. Passé le Cap de Bonne Espérance sur la route de Kochi, en Inde, voici ce qu’il observe, illustré par le dessin ci-contre :

« Se manifestent d’évidence deux nuages de grandeur raisonnable dont la hauteur baisse et augmente continument dans un mouvement circulaire avec, au milieu de l’espace qui les sépare, au mile une étoile éloignée du pôle d’environ onze degrés ». 

Ms National Library of Australia, 7860, fol. 1517, p. 1.

cf. http://www.nla.gov.au/apps/cdview?pi=nla.ms-ms7860-1

4. Antonio Pigafetta

L’identification formelle des deux galaxies naines est souvent attribuée au navigateur et chroniqueur italien à Antonio Pigafetta qui écrivait ce qui suit, dans sa relation du voyage autour du monde de Fernão de Magalhães en janvier 1521 :

« Le pôle Antarctique n’est pas tant étoilé comme est l’Arctique. Car on y voit plusieurs étoiles petites congrégées ensemble, qui sont en guise de deux nues un peu séparées l’une de l’autre, et un peu offusquées, au milieu desquelles sont deux étoiles non trop grandes ni moult reluisantes et qui petitement se meuvent ».

PIGAFETTA, Antonio, dans  DE CASTRO, Xavier, Le voyage de Magellan (1519-1522) : la relation d’Antonio Pigafetta & autres témoignages, édité en collaboration avec Jocelyne Hamon & Luís Filipe Thomaz, Paris :  Chandeigne, 2007, ch. III, p. 117.

III. L’entrée des Nuages dans les atlas et catalogues modernes

Voici ce que grave l’astronome et cartographe flamand Pieter Platevoet, plus connu sous son nom latinisé Petrus Plancius, sur le globe qu’il fabriqua en 1589 (voir su la figure ci-contre, indiqué par la flèche orangée) :

« Au sujet du pôle austral écrivait Corsali, se manifestent deux nuages de grandeur médiocre avec, au milieu de l’espace qui les sépare, étoile (éloignée du pôle d’environ onze degrés), et dont la hauteur baisse et augmente continument dans un mouvement circulaire ».

PLANCIUS, Petrus, Globe céleste de 1589, conservé au National Maritime Museum, Londres, dans DEKKER, Elly & VAN DER KROGT, Peter, Globes from the Western World, London : Zwemmer, 1993, p. 201.

Ces éléments sont repris en 1603 par Johann Bayer dans son Uranometria, sous les nom de Nebecula Maior et Nebecula Minor (voir Figure ci-contre).

Les grands atlas du XVIIIe siècle et du début du XIXe ne les somment pas différemment. Nous lisons ainsi :

* Nubecula Maior et Nubecula Minor chez Dopplemayr (1730) ;
* le Grand Nuage et le Petit Nuage chez  La Caille (1763) ;
* le Grand Nuage et le Petit Nuage chez  Flamsteed (1776) ;
* Nubecula Maior et Nubecula Minor chez Bode (1802) ;

Si l’on s’en tient aux propos de Richard H. Allen, l’astronome américaine Maria Mitchell aurait utilisé l’expression

Magellanic patches, c’est-à-dire « les taches [lumineuses] de Magellan ».